« Un très beau sport : du sang, de la sueur et des gaz lacrymogènes », récit par Leon Neal :

Quand l’AFP, mon employeur, m’a demandé de suivre les supporters anglais pendant l’Euro 2016 en France, j’ai eu pour consigne de photographier « les couleurs, l’effervescence et la passion » qui les caractérisent. Malheureusement, compte tenu du retour de l’ombre du hooliganisme, ma semaine de reportage s’est apparentée davantage à un séjour à Gaza qu’avec « Gazza », surnom donné à Paul Gascoigne, footballer international anglais, aujourd’hui à la retraite.

Photo prise par Leon Neal, ambassadeur britannique de Nikon, alors qu’il couvrait l’Euro 2016. Nikon D5 + 70-200 mm f/2.8 @ f/4.0 | 150 mm | 1/6400 s | 320 ISO © Leon Neal www.leonneal.com

Aimant voyager léger, j’opte pour le  Nikon D750 et le nouveau Nikon D5. Ma motivation initiale était l’excitation de capter les couleurs intenses et la liesse des supporters avec le tout nouveau D5, mais au bout du compte, sa conception étanche et à toute épreuve s’est révélée très utile.

Les hostilités ont été lancées à Marseille, dans le Sud de la France, à l’occasion du match qui opposait l’Angleterre à la Russie. Les psalmodies et les bravades des supporters anglais dans le quartier du Vieux Port ont très rapidement créé des débordements. Dès le 2e jour de mon séjour, les gaz lacrymogènes avaient déjà été utilisés par la police locale. Les brigades anti-émeute étaient présentes en force tandis que des groupes de jeunes locaux tentaient d’attiser la violence en se mêlant aux supporters russes et en jetant des bouteilles sur le camp adverse. Il ne pouvait y avoir qu’une seule issue au mélange d’énormes quantités d’alcool, de la chaleur du soleil et de la provocation.

« Il ne pouvait y avoir qu’une seule issue au mélange d’énormes quantités d’alcool, de la chaleur du soleil et de la provocation. » – Leon Neal, ambassadeur britannique de Nikon. Nikon D5 + 70-200 mm f/2.8 @ f/5.0 | 70 mm | 1/800 s | 3200 ISO © Leon Neal www.leonneal.com

Travailler dans un tel environnement est toujours extrêmement délicat, car les appareils doivent être toujours prêts. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que tout le monde n’a pas envie d’être photographié.

J’ai eu de nombreuses occasions de tester la plage de sensibilités élevée du D5 pendant les affrontements entre supporters anglais et russes, gangs locaux et forces de l’ordre. L’utilisation du flash est à exclure en pareille situation, car il vaut mieux rester discret. La lumière ambiante est donc la réponse. Fort heureusement, grâce à la possibilité de travailler avec une sensibilité de 20 000 ISO, j’ai pu évoluer au plus près de l’action (même si c’était osé !) sans devenir la cible des jets de bouteille.

« Fort heureusement, grâce à la possibilité de travailler avec une sensibilité de 20 000 ISO, j’ai pu évoluer au plus près de l’action (même si c’était osé !) sans devenir la cible des jets de bouteille. » – Leon Neal, ambassadeur britannique de Nikon. Nikon D5 + 70-200 mm f/2.8 @ f/2.8 | 62 mm | 1/250 s | 2000 ISO © Leon Neal www.leonneal.com

Je n’avais plus évolué au milieu des gaz lacrymogènes depuis la couverture des élections en Israël en 2009. Il m’a donc fallu évaluer jusqu’où je pouvais m’exposer tout en préservant ma vision et ma respiration. Mon côté pessimiste m’avait heureusement préparé à assister à des faits de violence pendant la compétition. J’avais donc emporté dans mes bagages des lunettes de protection et un casque. Ce n’est pas chose facile de faire une mise au point et de composer une photo avec des lunettes de sécurité, mais j’ai pu compter sur l’autofocus du D5. Je pouvais être sûr que le sujet choisi serait isolé, quelle que soit l’épaisseur des gaz obscurcissants.

« Dès le 2e jour de mon séjour, les gaz lacrymogènes avaient déjà été utilisés par la police locale. » – Leon Neal, ambassadeur britannique de Nikon. Nikon D5 + 70-200 mm f/2.8 @ f/6.3 | 100,0 mm | 1/800 s | 3200 ISO © Leon Neal www.leonneal.com

Le jour du match, les hooligans russes, plutôt calmes jusque-là, ont lancé des attaques organisées sur les supporters anglais dans les ruelles autour du Vieux Port. Résultat : un blessé grave réclamant une RCR avec compressions thoraciques sur la place publique. Les affrontements se déroulaient par vagues. J’ai donc décidé de faire une pause et de rejoindre des confrères dans un café, qui m’offrait un petit répit.

Quelques minutes à peine après mon arrivée, je m’apprêtais à éditer mes photos quand le personnel commença à s’agiter, baissant les rideaux de fer aux fenêtres et aux portes alors que de nouveaux troubles éclataient dans la rue. C’était un peu surréaliste d’être coincé dans ce café à manger de la pizza en entendant le bruit des affrontements qui faisaient rage à l’extérieur. Lorsque les rideaux ont fini par se relever, la tension de la rue a rejailli dans le restaurant, où une dispute au couteau éclata entre un habitant et un membre du personnel. « L’addition, s’il vous plaît… »

Photo de Leon Neal, ambassadeur britannique de Nikon. Nikon D5 + 70-200 mm f/2.8 @ f/10 | 200 mm | 1/2000 s | 800 ISO © Leon Neal www.leonneal.com

A l’extérieur, le bombardement incessant des bouteilles de bière à moitié remplies créait un désordre qui rendait l’environnement de travail quelque peu dangereux. A la fin de chaque affrontement, une accalmie me permettait d’essuyer la bière sur mes appareils et mes objectifs. C’était un contexte assez unique pour tester un nouvel équipement.

Brigade d’intervention de la police arrêtant un supporter anglais à Marseille. Leon Neal, ambassadeur britannique de Nikon. Nikon D5 + 70-200 mm f/2.8 @ f/7.1 | 70,0 mm | 1/2000 s | 800 ISO © Leon Neal www.leonneal.com

A l’approche du coup d’envoi, je me suis dirigé vers le stade avec un autre photographe, où j’ai fini par rencontrer de véritables amoureux de football, avec tout l’attirail : visages peints et chapeaux rigolos. Là encore, la fête a été gâchée par un jeune homme qui a fendu la foule et lâché un poignard à mes pieds. Je ne sais pas s’il cherchait ou fuyait la bagarre. Au bout d’une demi-heure, plusieurs personnes tentaient de s’emparer de notre équipement et nous avons été contraints de partir.

Beautiful game Leon Neal Euro 2016 England France_

De retour dans la « fan zone » officielle sur la plage, ce fut un grand soulagement de se retrouver avec de véritables supporters qui appréciaient tout simplement le match. Le soleil couchant et l’écran géant m’ont permis de prendre de beaux clichés dans la lumière du crépuscule. La rencontre s’est soldée par un match nul. Le score : 1-1. Les supporters ont commencé un long pèlerinage en direction du centre-ville quand nous avons eu vent de faits de violence à l’intérieur du stade. Compte tenu de l’absence totale de forces de l’ordre, le personnel du stade n’a pas pu contenir les attaques d’une violence inouïe perpétrées par les gangs russes contre les supporters anglais dans les gradins.

Photo de Leon Neal, ambassadeur britannique de Nikon. Nikon D5 + 70-200 mm f/2.8 @ f/2.8 | 170,0 mm | 1/640 s | 8000 ISO © Leon Neal www.leonneal.com

J’ai compris que c’était trop dangereux de continuer à travailler quand des menaces de violence physique, de vol et de destruction se sont mises à fuser de toutes parts dès qu’un photographe brandissait son appareil.

« A la fin de chaque affrontement, une accalmie me permettait d’essuyer la bière sur mes appareils et mes objectifs. » – Leon Neal, ambassadeur britannique de Nikon. Nikon D5 + 70-200 mm f/2.8 @ f/10 | 70,0 mm | 1/2000 s | 800 ISO © Leon Neal www.leonneal.com

Lorsque j’ai quitté Marseille, il était dangereux de montrer ouvertement un appareil à moins de se déplacer en groupe. Les pickpockets et les voleurs profitaient de l’absence de tout contrôle, les hooligans russes s’en prenaient aux supporters anglais, ces derniers visaient les journalistes, et la police dispersait tout groupe jugé suspect à coup de gaz lacrymogènes.

Photo de Leon Neal, ambassadeur britannique de Nikon. Nikon D5 + 70-200 mm f/2.8 @ f/9 | 175 mm | 1/2000 s | 800 ISO © Leon Neal www.leonneal.com

Le lendemain, je suis monté à bord d’un train pour Paris. Ce fut un énorme soulagement de quitter Marseille. Pendant les quatre heures de trajet, les supporters ont relaté les attaques, la violence et les menaces dont ils furent l’objet en promettant de ne plus jamais revenir. Je me rappelai à quel point j’avais été charmé par la ville à mon arrivée quelques jours plus tôt. Difficile d’assimiler les actes de certains à ce « très beau sport ».

Récit par Leon Neal.

Cliquez ici pour en savoir plus sur les débuts de Leon en tant que photographe professionnel, vous pouvez également consulter son site Internet en cliquant ici.

Leon Neal

Leon Neal

Leon Neal est un photographe professionnel, ambassadeur britannique de Nikon et photographe pour l'Agence France Presse. Il a couvert de nombreux événements dont l'Euro organisé en France le mois dernier.

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