Juliette Parisot est l’une des photographes accréditées à la Comédie-Française. Elle revient sur ses prises de vues marquantes et toutes les spécificités de la photographie de théâtre, quand tout l’enjeu est de transcrire l’esprit d’une mise en scène en une seule image, quand les comédiens incarnent au mieux leur personnage.

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Quel a été votre parcours ?

Je viens de Lyon, plutôt d’un milieu artistique. J’ai fait une fac d’arts plastiques à Saint Etienne où j’ai touché à tout. Dans les installations ou les performances que je proposais, la photo a toujours été là pour témoigner ou construire une histoire. C’était le médium de prédilection. Je suis montée à Paris pour faire une école de photographie. En sortant, après 3 ans, je me cherchais. J’ai pratiqué un peu la photo de décor et j’ai vite compris que ce n’était pas mon truc. J’ai développé en parallèle un travail personnel depuis une douzaine d’années, l’Heure Bleue, ce passage entre le jour et la nuit, entre chien et loup. J’habitais un appartement sur les toits de Lyon. Je prenais des photos tous les soirs, ça virait à l’obsession. J’ai fini par exposer mes travaux. Un jour Daniel San Pedro, qui dirige avec Clément Hervieu-Léger la Compagnie des Petits Champs, a vu mon travail sur L’Heure Bleue et m’a proposé de venir photographier la pièce qu’il mettait en scène : Voyage en Uruguay. Je les ai suivis en résidence à Chateauvallon : répétitions, notes, filages, générale. J’ai eu la possibilité de me planter, de tester les possibilités, j’avais le temps. Je n’avais jamais pensé en faire un métier. Je débarquais totalement et ça reste tout un exercice à maitriser.

Que retenez-vous de cette première expérience ? 

Un tas de nouveautés qui sont aujourd’hui des évidences : être rapide dans sa mise en place, son choix de cadre, la gestion de la lumière. La première difficulté reste encore de figer l’expression des acteurs, alors qu’ils parlent très souvent, leur bouche est très souvent ouverte ou un rictus leur déforme le visage. Ces images serviront pour la promotion, l’expression du visage du comédien doit correspondre au personnage qu’il interprète.

Quelles sont les différences par rapport aux photos de scènes, comme les concerts ? 

Généralement, nous ne faisons jamais de photos en public. Il peut m’arriver d’être appelée pour faire des photos lors de représentations, mais vu que je reste quelqu’un de très gênée par le bruit, je suis d’autant plus gênée quand j’en provoque pour les autres. Le Blimp a ses contraintes, niveau encombrement et réglages, mais pour faire des photos en public, j’estime que ça devrait être la règle. J’ai déjà assisté à des spectacles où le photographe n’avait pas pensé à enlever le son de la mise au point. Les comédiens sont très attentifs à ce qui se passe dans la salle.

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Ce baptême du feu à Chateauvallon vous a convaincu de rentrer dans le domaine de la photo de théâtre.

Après ce projet, j’ai cherché à multiplier les expériences et les contacts. J’ai pu photographier de nombreuses pièces en étant invitée à assister au dernier filage, la générale presse. J’ai crée un book. Daniel et Clément de La Compagnie des Petits Champs m’ont vraiment poussé à persister dans le domaine. Jusqu’au jour où j’ai entendu que la Comédie-Française cherchait des photographes pour la saison 2015/2016. J’ai fait passer mon book et j’y suis entrée.

Théâtre Comédie Française Nikon Juliette Parisot

Quelle est votre relation à Nikon ?

Mon père faisait de la photo argentique déjà en base Nikon, avec un petit studio de développement. J’ai toujours associé la photo avec la marque. J’ai débuté sur un FM3a. Ensuite je suis passée au D90, puis le D300, D700 et D800. Je vais bientôt tester le D750. Niveau objectif, pour le théâtre, j’utilise principalement un 70-200 et un 24/70. Je pars toujours avec deux boitiers pour illustrer une pièce : l’objectif à privilégier sera monté sur le boitier posé sur pied et je garde un autre boitier à la main pour les cas particuliers.

Le placement des photographes est-il déterminé à l’avance ? 

Tout dépend des théâtres et des metteurs en scène. Théoriquement on ne peut pas beaucoup bouger. Lors des filages presse, tous les photographes sont le plus souvent disposés côte à côte sur le même rang. Il faut savoir s’adapter à la configuration de la salle, voir si l’on peut monter aux rangs situés dans les balcons, etc. Il arrive qu’on monte sur scène quand on a une commande, cela dépend du metteur en scène. De même, pour les répétitions tu es beaucoup plus libre puisque tu es la seule photographe.

Combien êtes-vous de photographes accrédités à la Comédie-Française ? 

Environ une dizaine. On croise souvent les mêmes personnes, certains sont là depuis longtemps. En tant qu’accrédités, la Comédie-Française ne nous achète pas les images. Nous avons le droit de commercialiser les photos mais nous sommes tenus de leur fournir nos images pour leurs archives. Chaque théâtre choisit un photographe par spectacle et lui fait une commande.

Quel est le rôle d’un photographe de théâtre ? 

Concrètement, c’est de réaliser des images de spectacle qui seront réutilisées pour la communication, dans le cadre d’un article de presse ou lorsqu’un autre théâtre passe commande pour programmer une nouvelle pièce. Tout l’enjeu est de proposer une image représentative de la pièce, qui dégage l’esprit et l’ambiance de la mise en scène.

Il y a parfois des metteurs en scène qui aiment avoir des photos de répétition pour conserver un souvenir du travail de plateau. En suivant des répétitions sur plusieurs jours, les gens s’habituent à ta présence. J’ai eu l’expérience des tournages en cinéma. C’est toute une équipe qui travaille ensemble, c’est toujours passionnant à observer.

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Qu’est-ce que La Comédie-Française représentait pour vous ? 

Cela reste impressionnant. En tant que jeune photographe, j’ai été émue de pouvoir y travailler. J’ai éprouvé la même sensation à la Cour d’honneur du Palais des Papes quand j’ai été accréditée pour la première fois au Festival d’Avignon pour la générale presse des Damnés.

Les trois salles de la Comédie-Française, Richelieu, le Vieux Colombier et le Studio, possèdent chacune leur identité propre. A Richelieu, on sent le poids de l’institution, c’est la salle mythique. Les murs raisonnent de décennies de théâtre. Il y a le fauteuil de Molière, l’un des pères fondateurs de la Comédie-Française, célébré chaque année dans une sorte de rite de passage par les comédiens.

Paradoxalement, la salle de Vieux Colombier, récemment réaménagée, dégage une ambiance plus détendue. On a l’impression d’être dans la coque d’un navire. La salle du Studio est plus un lieu d’expérimentation, les pensionnaires de la Comédie-Française y montent souvent des pièces.

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L’image de vielle dame qui colle à la Comédie-Française est-elle dévoyée ? 

Je suis arrivée au moment où Eric Ruff en devenait le nouvel administrateur. Je n’avais pas trop d’a priori. Ils parviennent bien à l’équilibre entre la réinterprétation de grands-classiques et des pièces plus contemporaines. Ils produisent environ 3 nouvelles pièces tous les trimestres. J’en ai photographié une trentaine jusqu’à présent : des nouvelles créations entrant au répertoire comme les Damnés de Visconti, aux grands classiques comme Roméo et Juliette, Britannicus.

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Vous réalisez combien de prises de vue en moyenne sur un filage presse ? 

Pour une pièce de 2h à Richelieu, il peut m’arriver d’avoir 1000 images. Surtout au début, tu as tendance à te laisser entrainer par le rythme de la pièce. La représentation des Damnés à Avignon fut l’un de mes plus grands chocs au théâtre : le photographe à côté de moi appuyait machinalement, il a du faire 100 images en 1 minute 30 ! C’était tellement violent dans la mise en scène que j’ai dû arrêter d’être derrière l’objectif pour observer. Avec l’appareil, une distance se crée. Tu es tellement concentrée dans le cadre que parfois tu n’entends plus les dialogues des comédiens.

Comment sentez-vous que le comédien correspond à son personnage ? 

Lorsque tu es empreint de l’ambiance. C’est plus compliqué de le saisir quand tu assistes à une générale presse puisque c’est un one-shot et tu as tôt fait de passer à côté du moment crucial.  C’est d’ailleurs très formateur. Quand tu travailles sur la durée et que tu assistes aux répétitions, tu construis réellement ton image et tu es plus à même d’anticiper.

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Quelqu’un valide ensuite les photos ? 

A la Comédie-Française non, parce que je ne suis pas salariée chez eux. Dans le cadre de commandes passées par des compagnies, après les prises de vues, je fais un editing et on travaille ensemble pour choisir le nombre d’images qu’ils achèteront. Ils peuvent me demander d’insister sur un point particulier.

Qu’est-ce que vous allez regarder en premier pour photographier une pièce ? 

D’abord l’espace en choisissant le type d’objectif que je vais utiliser. Ensuite il faut s’adapter à la lumière au fil de la pièce, c’est assez rare que l’éclairage soit continu. Quand c’est très sombre,  comme c’est souvent le cas au théâtre, tu es forcée de tirer un trait sur des pans de scène selon ton placement. La composition de l’image est aussi compliquée. Il faut essayer au maximum d’éviter que les comédiens se chevauchent, que chacun trouve sa place.

Vous êtes tributaire d’une mise en scène d’autrui, comment vous adaptez-vous pour livrer votre vision ? 

Tu exprimes quand même une vision, ce qui fait l’identité de ton image et qui te différencie des autres. Il faut parvenir à faire passer son ressenti dans l’image. La difficulté est là aussi : se démarquer quand tu es disposée les uns à côté des autres, disposant tous plus ou moins des mêmes objectifs.

Quels sont vos modèles en photographie ? 

Je n’avais pas forcement de modèles en photographie de théâtre. Mais je pense aux photos de plateau de Marie-Hélène Marck. ou aux images de Gregory Crewdson qui envisage ses photographies comme de véritables plateaux de cinéma, en y mettant les mêmes moyens. J’aime aussi énormément le travail de Todd Hido,  sa capacité à montrer comment les paysages expriment tes sensations.

Quels sont vos projets ? 

Je cherche toujours à exposer et à présenter l’Heure Bleue. C’est un work in progress qui évolue au fil du temps. Je pars fin février suivre la création Ziriab mise en scène par Daniel San Pedro avec une comédienne et un musicien marocains, M’hamed El Menjra et Fatym Layachi. La Compagnie des Petits-Champs, basée en Normandie, travaille souvent sur le monde rural. Le Voyage en Uruguay est l’histoire vraie d’un jeune homme qui dans les années 50 a fait le voyage de la Normandie en Uruguay par bateau pour accompagner 2 vaches et 3 taureaux. 50 ans plus tard, j’ai photographié cet homme juste avant son décès. De cette période est né le projet d’une série : En compagnie de… Portraits. Je suis allée à la rencontre des hommes et des femmes éleveurs ou agricultrices qui avaient inspiré les mises en scènes de la compagnie. Notre projet a été retenu par le Festival Normandie Impressionniste. L’exposition a eu lieu à l’automne à l’Etable des Petits Champs. C’est un projet qui est né du théâtre, qui l’a accompagné et l’a enrichi. Je trouve toujours intéressant d’avoir la possibilité de s’échapper des choses.

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Juliette Parisot

Après des études d’arts plastiques, Juliette Parisot s’est spécialisée dans la photographie de théâtre en illustrant les créations de la Compagnie des Petits Champs. Elle est depuis la saison 2015/2016 photographe accréditée à la Comédie Française. Elle collabore également avec le Festival d’Avignon, le théâtre national de la Colline, tout en développant son work in progress l’Heure Bleue, un projet de coeur initié il y a 12 ans.

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