Eloi de La Monneraye photographie la mer depuis ses débuts : autodidacte, il a longtemps voyagé à travers les côtes normandes, la Patagonie, l’Atlantique, l’Angleterre, en privilégiant le travail à l’argentique avec une constante : le grand-angle. Toujours pour capter plus d’espace, de contraste, d’intensité. Il partage avec nous les spécificités de la photographie maritime en mettant la focale sur les côtes, l’environnement agité et les habitants.

Qu’est ce qui vous a amené à faire de la photographie ?

C’est venu assez tard paradoxalement. Dans le cadre de mes études, je suis parti un an en Australie en 2003 et j’ai eu mon premier compact numérique. L’appareil était toujours dans ma poche. Mes potes me chambraient parce que je bloquais des heures dessus. De retour en France, je suis passé au bridge : j’épluchais mon manuel, je passais mes soirées à prendre des photos d’oiseaux. Elles étaient sans intérêt mais j’essayais de comprendre la vitesse, l’ouverture, le rôle des ISO. Ce qui a vraiment tout déclenché c’est la première fois où j’ai eu dans les mains un Nikon FM2 équipé d’un 50 mm. J’ai voulu connaitre tout ce qui était possible de faire avec un tel boîtier.

C’était aussi le moment de la mode de Lomography. J’ai beaucoup expérimenté : les développements croisés d’un positif sur un négatif pour faire partir les couleurs dans tous les sens, les péllicules périmées achetées sur E-Bay, chiner le moindre boîtier à 5 euros dans les brocantes. C’est devenu une passion, presque une drogue. Ensuite je suis parti faire un long voyage en Amérique du Sud, avec le FM2. A mon retour, c’est là que je me suis mis à partager mes photos avec des proches.

Comment avez-vous vécu ces premiers retours sur votre travail ?

Montrer mon travail aux autres a été difficile, je n’avais pas cette prétention. Les premières fois où j’ai posté des photos sur les réseaux sociaux, je mettais trois jours à m’en remettre ! Mais petit à petit, j’ai compris que les gens étaient intéressés, les retours étaient positifs, des demandes de tirages sont arrivées et de fil en aiguille j’ai monté une auto-entreprise. Une activité que je mène en parallèle à mon métier, plutôt éloigné de l’univers de la photo.

Vous privilégiez toujours l’argentique ?

J’ai toujours été attaché à l’argentique. Mais au delà des considérations artistiques, il y a deux contraintes de l’argentique en milieu professionnel : déjà il faut assumer les coûts des pellicules et du développement. Aussi il faut être certain que tes photos vont coller aux besoins du client. Pour l’instant, toutes mes commandes étaient pour la mode, l’architecture, où les gens ont besoin des photos rapidement. J’ai pris un Nikon D600 en 2013 avec un 35 mm, ma focale de prédilection pour les reportages : ni trop loin ni trop prés. J’ai aussi un zoom 24-120 pour être bien polyvalent. Sans oublier mes anciennes optiques Nikon, toutes compatibles : un 105 mm f2,5, deux 50 mm f1,8, un 24 mm et un 20 mm, très grand angle. J’adore l’espace dans mes photos. Niveau boîtier, j’ai récupéré un Nikon FE de mon grand père ainsi qu’un F3, mais j’ai toujours préféré le FM2 : simple, pas d’automatisme, joli, pas de piles, une cellule qui fonctionne bien. J’ai une relation particulière avec lui.

Il y a des photographes qui vous ont inspiré ?

J’ai été très autodidacte. J’ai longtemps pris des photos sans connaître l’univers de la photographie. J’ai un beau-frère qui est photographe donc ça m’a aidé. Mon premier coup de coeur a été Martin Parr. Il a énormément photographié les stations balnéaires. Ce ne sont que des photos de l’instant. Elles ne sont pas volées mais il ne fait poser personne.

Comment définiriez-vous votre style ?

Une bonne photo, c’est selon moi frontal, symétrique et aérien puisque j’utilise souvent des focales assez larges. Je ne shoote jamais au dessus de 35 mm. Je n’étais pas à l’aise avec le 50. Je cherche toujours l’espace.

Pourquoi êtes-vous sensible au thème de la mer ?

J’ai toujours vécu près de la mer. J’ai été moniteur de voile pendant 6 ans. C’est l’environnement où je me sens bien. C’est naturel de photographier sa passion, là où tu passes le plus de temps. Pour moi, ça a été les côtes normandes. Souvent, je me dis que je vais faire la même photo avec la même plage, la même vue mais à chaque fois j’ai des rendus différents avec des teintes et des couleurs que je n’aurais pas imaginées.

Qu’est-ce que la mer évoque pour vous ?

Un échappatoire. La sérénité. L’espace. Je déconnecte dès que j’arrive à la mer. Pour le ramener à la photo, j’essaie toujours d’agrandir les angles pour avoir encore plus de ciel, plus de vide. Tu respires, c’est grand, c’est large.

Les lumières des côtes Normandes changent constamment. La mer peut être bleue, verte, noire, grise. J’adore cette diversité sur un même endroit. Jullouville et les îles Chausey, au large de Granville sont pour moi un paradis sur terre. C’est un spectacle permanent. Il y a le plus fort marnage d’Europe, 14 mètres et vu que c’est très plat, la mer part à des kilomètres. Pour la photo la différence de hauteur de mer  est à prendre en compte. Il y a toujours un souffle de la marée. Rien n’est fixé. Ça reste une mer caractérielle avec des grains, des tâches sombres. C’est un régal de composer avec tous ces éléments naturels en perpétuels mouvements.

Depuis quelques temps, je me suis aussi intéressé aux personnes qui vivent le long des côtes. Je commence à prendre beaucoup de plaisir à photographier les locaux sur la promenade, au marché, sur les places. Au lieu de regarder vers la mer, je regarde vers l’intérieur des terres.

Est-ce que vous arrivez à faire la différence entre les locaux et les vacanciers ?

Peu importe. Je ne les aborde pas, c’est du pur reportage. En Normandie, ce sont souvent des locaux en vacances. Je vais chercher le quotidien de gens simples qui observent la mer installés sur un banc. Mes photos sont souvent vues de dos, ça accompagne le regard du photographe en restant anonyme. C’est plus facile aussi. Il faut de l’aplomb pour photographier un inconnu de face dans la rue.

Quelles sont les contraintes techniques pour photographier la mer ?

Il y a deux cas de figure : soit tu es sur la côte et dans ce cas tu n’as pas la contrainte du mouvement de la mer. Soit tu es en mer et la contrainte du bougé est essentielle. J’ai pu suivre le départ de la route du Rhum, par gros temps, dans la baie de Saint-Malo. J’étais sur un bateau à suivre les concurrents, j’ai réussi ces photos parce que mon objectif était stabilisé. La contrainte est double : ça bouge dans tous les sens et l’objet va vite. Il n’y avait pas beaucoup de lumière, avec un temps orageux.

Pour mes photos de mer, je travaille à 90% en argentique. La grande contrainte c’est qu’une fois que la pellicule est mise dans le boîtier, il faut aller au bout. Vu que le temps change tout le temps, tu peux vite te retrouver avec une pellicule qui n’est pas adaptée. Mais je planifie de moins en moins le rendu final, j’aime beaucoup la surprise en photo. Quitte à ce que ta photo soit ratée, l’argentique, c’est aussi un pari.

Quels sont vos projets ?

Tout en poursuivant les prestations, je cherche à développer une cohérence dans mon travail en abordant plus le documentaire. J’aimerai raconter des histoires avec des images, à la manière d’un Depardon en allant rencontrer les gens dans leurs lieux de vie. J’ai déjà un matériau fort avec la Normandie : les côtes, les gens qui y vivent et y travaillent. Ce qui est bien avec la photo c’est que les histoires sont partout, c’est à toi d’aller les chercher.

Eloi de la Monneraye

Eloi de La Monneraye s'intéresse plus particulièrement à l'environnement de la mer, les espaces, les symétries naturelles des éléments. Passionné par l'argentique et le grand angle, il a monté son activité de photographe indépendant il y a deux ans en parallèle à son travail.

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