Le photographe Vincent Desailly vient tout juste de rentrer du festival de Cannes où il a saisi tout le glamour du tapis rouge avec un œil bien à lui. Il revient sur son parcours et nous explique comment il a réussi à saisir ces images au style très cinématographiques.

Bonjour Vincent, on te connait comme directeur de la publication de SNATCH, moins comme photographe, comment conjugues-tu ces deux activités ?

Je dirais que je suis surtout très bien entouré chez Snatch Magazine. Chaque responsable, chaque contributeur est très compétent et motivé. Aujourd’hui, je serais tenté de dire que je n’ai plus qu’à faire en sorte que le magazine soit bien en kiosques chaque mois. Le marché de la presse est en crise dit-on ? Alors, oui, bien sûr, ça se ressent dans les chiffres d’affaires, dans l’audience. Mais je pense surtout qu’il faut challenger les modèles. C’est ce qu’on essaie de faire à notre petite échelle depuis cinq ans.

Revenons sur ton parcours : comment es-tu venu à la photo ? Comment t’es tu formé techniquement et artistiquement ?

La photographie a toujours fait partie de ma famille. Mon grand-père, Paul Almasy était un grand photojournaliste hongrois. Il a parcouru le monde entier avec son Rolleiflex autour du cou. Bien que j’étais trop jeune pour avoir l’occasion de parler de photographie avec lui, j’ai grandi avec ses images autour de moi, j’en ai été imprégné d’une certaine façon, je suppose.

Adolescent, je trainais dans les skate park comme beaucoup de gamins de cet âge – sans grand talent sur des roulettes – et j’ai donc commencé à vouloir prendre mes amis en photos. Autant « en action » que le lifestyle autour.

Mon père, amateur de photo lui aussi, m’avait filé un boîtier 24×36 des années 1980 en m’expliquant les bases techniques. Pendant tout mon lycée, j’ai shooté à tout va, essayant toute forme de technique photo. Argentique, numérique, flash déporté, pose longue, grand angle, téléobjectif, portrait, paysage… Je testais tout.

J’avais lu l’interview d’un photographe qui disait : « Il faut digérer la technique pour l’utiliser sans se focaliser dessus ». Je trouve ça très juste. Une photo n’est pas réussie en se reposant que sur une exécution technique réussie.

Le fait de commencer jeune m’a donné du temps pour explorer la photographie. Je multipliais les expos photo, pour essayer de me nourrir aussi. William Klein au Centre Pompidou a sûrement été ma plus grosse claque. J’ai compris à ce moment-là que le métier de photographe ne devait pas nécessairement être réduit à un genre de la photographie. Être photographe de mode ouportraitiste ou reporter par exemple. Klein appliquait sa vision de la photo à des séries mode pour le Harper Bazaar comme à des reportages dans les ghettos de la planète.

Comment as-tu réussi à émerger ? A créer ton style ?

À mes 19 ans je me suis dirigé, « professionnellement », vers le portrait. Je me disais que ce serait un axe à explorer pour essayer de gagner un peu ma vie. J’avais compris qu’il fallait malgré tout se spécialiser pour avoir du travail, tout en se permettant de shooter d’autres choses à côté. La fameuse distinction sur les sites des photographes entre « personal » et « commissioned ».

Puis l’aventure Snatch a démarré et j’ai essayé tant bien que mal à combiner mes deux activités depuis. Ceci dit, Snatch m’a justement permis de mêler plus que jamais les genres dans mon boulot de photographe. Je shootais un portrait le lundi, une série mode le mercredi et je partais en reportage le week-end. Bon, le résultat n’était pas franchement équilibré mais comme pour tout le monde au sein du magazine on affinait notre vision.

Es-tu un habitué de Cannes ? Pourtant tu y es retourné cette année. Que vas-tu y chercher ?

Cela fait six ans que j’y vais chaque année. La première année c’était pour le numéro 2 de Snatch. J’avais demandé une accréditation en n’ayant aucune idée de ce qui m’attendait. Je me suis retrouvé sur les marches avec des types de minimum dix ans mes ainés.

Ils travaillaient pour l’AFP, Reuters ou Getty et étaient rodés à ce genre d’exercice. Leur quotidien, c’était l’arrivée du Tour de France, un meeting politique ou des festivals comme Cannes. Moi je prenais des photos « pour moi », pour Snatch. Je ne voyais pas l’intérêt de prendre la robe de telle actrice ou l’équipe d’un film dont on ne parlera jamais dans nos pages. J’ai eu un peu de mal à savoir ce que je pouvais faire dans ce contexte.

Peux-tu nous décrire ton ressenti de l’expérience du tapis rouge ?

C’est assez lunaire je dois dire. Une montée dure environ une heure. Des centaines de personnes montent les marches pour aller voir le film présenté, ils prennent des selfies, pointent du doigt les 200 et quelques photographes présents dans les enclos de chaque côté du tapis. Et une poignée de célébrités viennent au gré de la montée. Les autres invités sont stoppés, mis en attente sur le côté, et le speaker annonce le nom de la « star » qui prend la pose tous les deux mètres, se faisant hurler dessus par la moitié des photographes qui espèrent un regard dans leur objectif et une belle attitude pour que la robe soit mise en valeur le plus possible. Le making-of s’apparente à une sacrée cohue.

Tu as un parti pris assez fort en termes de cadrage sur cette série, peux-tu nous expliquer ton intention ?

La deuxième année, je me suis dit que j’allais essayer de trouver mon approche sur ces fameuses marches. J’avais un emplacement de « nouveau », c’est-à-dire derrière tout le monde, et je n’avais toujours pas d’obligations en termes de rendu. J’ai toujours aimé jouer sur les plans et je n’ai jamais trop aimé shooter avec un flash sur le boîtier. J’ai donc travaillé mes cadrages pour intégrer du « contexte » en plaçant volontairement mes collègues au premier plan. Le noir et blanc est venu assez naturellement. Cela apportait une esthétique plus cinématographique à mes yeux.

Chaque année, je passais quelques jours sur les marches mais j’étais plus occupé à faire des portraits pendant le festival. Je faisais trois ou quatre montées en essayant d’affiner mon approche. Mais cette année, je ne suis venu que pour ça. Techniquement, je me suis rendu compte que capter les flashs des autres me permettais d’accentuer la touche cinématographique des images. Les lumières déportées font ressortir les sujets. Je fais mes réglages dans ce sens, avec mes cadrages qui intègrent les éléments environnants. Le tout en cherchant à capter des attitudes un peu hors norme.

Techniquement parlant, quel matériel utilises-tu ?

Cela fait un peu plus de deux ans que je travaille essentiellement au Nikon D800, c’est le boîtier que j’affectionne le plus. J’ai démarré la photographie en utilisant beaucoup d’appareils moyens formats argentiques (Mamiya RB 67 et Mamiya 7) et je retrouve l’ampleur des possibilités d’un scan moyen format dans les fichiers raw du D800. Sa définition est idéale pour le portrait ou la mode et il est suffisamment rapide pour du reportage. En termes d’optique, je travaille généralement au 35mm, 58mm et 85mm.

Pour la série à Cannes j’avais besoin de plus de rapidité, un boîtier qui puisse encaisser des séries en rafales en raw assez longues, j’ai donc opté pour un Nikon D4, parfait pour ce genre d’exercice. Je l’ai associé avec un 70-200mm F4 – au très bon piqué et pas trop encombrant – pour faire la plupart des photos. Et j’avais un 300mm F2,8 associé à mon D800 pour faire quelques plans beaucoup plus close-up.

Quels sont tes rêves de photographe ?

Continuer à affiner mon style et pouvoir l’appliquer à toutes formes de sujets. J’adore partir en reportage et chercher à raconter une histoire en mêlant instants volés, mise en scène légère et partis-pris forts. Mais ce n’est pas facile à produire, ni à vendre. Je vais bientôt publier une série sur les combats de coqs à Cuba et une autre sur le milieu du hip-hop en Louisiane qui vont dans ce sens, j’espère que ça plaira. Je dois refaire mon site mais en naviguant sur mon tumblr on peut voir mes différentes séries.

Vincent Desailly

Directeur de la publication de SNATCH Magazine & photographe.

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