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Elena Chernyshova est une photoreporter autodidacte russe dont le talent nous a interpellé. Son travail se concentre essentiellement sur la vie quotidienne de communautés rurales confrontées aux changements économiques et environnementaux de notre époque qu’elle dépeint avec sincérité, réalisme et poésie. Interview.

Quel a été le déclic qui vous a mené à entreprendre une carrière photographique ?

La photo a toujours été ma passion principale. Après 2 ans du travail en tant qu’architecte je suis partie en expédition en vélo avec Gaël de Crevoisier autour de l’Eurasie. Nous sommes partis de Toulouse pour aller jusqu’à Vladivostok – un voyage de 1004 jours, dans 26 pays, soit 30 000 km de routes avalées, une expérience humaine et culturelle très enrichissante.

C’est ce voyage qui a développé mon intérêt pour la photographie, en particulier l’étude de la vie quotidienne des gens. Lors de ce voyage j’ai rencontré des photographes professionnels qui m’ont encouragée à continuer ce que je faisais. Ma photo « Flow of Life » a d’ailleurs obtenu un prix « talent émergent » dans le Nikon Photo Contest 2009. Cela m’a beaucoup motivé à entretenir ma passion.

Déjà il y a 6 000 ans, les riches sous-sols de la région de Norilsk ont attiré les hommes, dont les traces de passage ont été relevées par des archéologues. Mais la réelle histoire de Norilsk commence au début du 20eme siècle, lorsque l'expédition du géologue Urvantsev mettra à jour les riches gisements de nickel, cuivre et cobalt. En 1936, l'URSS débute la construction du complexe métallurgique et de la ville. Ce travail difficile dans un environnement polaire est confié aux prisonniers du Goulag, travaillant dans des conditions inhumaines. Les mines, les usines de Nickel et de cuivre et une grande partie de la ville moderne ont été construites par les prisonniers. Pendant plus de 20 ans, 600 000 prisonniers – dont plusieurs milliers ont perdu la vie - auront travaillé à Norilsk, pour sa construction et son exploitation. Sur la photo – les ruines de la maison de la culture dans la cité « Medvejii Ruchei ». Cette cité était la première colonie de Norilsk, construite sur une partie du Goulag en 1956 juste à côté de la mine ouverte de « Medvejii ruchei ». Dans les années 90 elle fut fermée à cause des difficultés d’entretien et de la complexité de l’infrastructure. Ses habitants ont été déplacés dans de nouveaux quartiers d Norilsk.

Nous vous avons découverts avec votre série « Days of Night – Nights of Day” sur les habitants de la ville de Norilsk. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette ville au climat extrême ?

Norilsk est la ville la plus polluée de Russie et la 7ième dans le monde. C’est l’une des villes située au-dessus du cercle polaire les plus importantes avec une population de plus de 170 000 habitants. Norilsk est totalement isolée du reste de la Russie, n’ayant pas de routes la reliant au « continent ». Autour, la ville est entourée de plus de 750km de toundra. Pour se rendre à Norilsk, la seule solution c’est de prendre l’avion. La température moyenne annuelle est de -10°C et peut atteindre -55°C en hiver. Pendant deux mois la ville est plongée dans la nuit polaire.

Le complexe métallurgique et minier de Norilsk est unique en son genre et emploi prêt de 56% de la population de la ville. Comment un tel complexe a pu naître dans ces conditions inhumaines ? Au début, quand les riches réserves du sous-sol de Norilsk ont été découvertes, il a été décidé d’en organiser l’extraction mais d’en faire la transformation dans d’autre région métallurgique de la Russie. Ensuite, les soviets ont décidé d’y installer l’ensemble du processus métallurgique. Pour atteindre cette ambition, plus de 500 000 prisonniers du Goulag ont été envoyé dans le Nord pour construire Norilsk entre 1935 et 1956 ; beaucoup d’entre eux y ont perdu la vie.

Ce qui finalement m’a beaucoup surprise, c’est que cette ville est devenue un lieu de résidence permanent pour les gens qui y vivent. Certains sont la 3ième ou 4ième génération. Ils sont nés ici, ont passé leur vie dans la mine et leurs enfants aussi. Cette particularité est assez unique pour ce type de ville polaire. Les premiers habitants ont été forcés de venir ici avec le Goulag, la seconde vague de travailleurs été attirée par les salaires et les avantages, et aujourd’hui, les habitants sont leurs descendants, ou de nouveaux arrivant de régions au fort taux de chômage.

Cependant, pour la plupart des habitants de Norislk, vivre ici n’était pas un choix. À la fin de l’URSS, les nombreux avantages économiques ont disparu, les salaires sont devenus équivalents aux autres régions plus clémentes de la Russie. En 1998, certains ont perdu leurs économies pendant la crise bancaire, ils ne pouvaient tout simplement plus partir de Norilsk, acheter un appartement sur le continent ou trouver un nouveau travail. Ils étaient bloqués. Je les ai souvent entendus dire : « nous sommes les prisonniers de Norilsk ».

L’histoire de Norilsk et de ses habitants ne pouvait pas me laisser indifférente et m’a beaucoup inspirée.

Quel est votre méthode de travail lorsque vous faites un reportage ?

Quand il s’agit d’un projet personnel, j’aime rester longtemps sur place pour explorer l’environnement, sentir l’ambiance, découvrir des choses. Il est important pour moi de passer du temps avec des gens pour les connaître, observer leur quotidien, leur faire oublier la présence de la camera. Je pense que c’est la meilleure façon pour comprendre ce qui se passe, sentir l’atmosphère, transmettre des émotions, aller au-delà de la surface visuelle.

Lorsque je travaille dans le cadre d’une commande je n’ai pas même conditions de liberté et le temps précieux est souvent assez limité. Cependant, j’essaye toujours de suivre mes principes.

Quels seraient vos conseils pour nos lecteurs qui souhaitent réaliser des reportages photos ?

Avant tout il faut bien définir le sujet principal et l’angle d’approche. Il est indispensable de faire une recherche sur le sujet afin de le maitriser parfaitement. C’est bien de prendre des contacts sur place aussi. Avec internet cela devient de plus en plus facile.

Une fois arrivé sur place je conseille d’observer beaucoup, de creuser, de prendre le temps pour suivre les gens dans leurs activités. On peut avoir plein de premières idées sur un sujet, mais la réalité vous fait voir les choses autrement. Il faut donc toujours être très flexible et réactif au changement, apprendre à voir les choses au-delà des préjugés, développer sa propre vision. Ensuite, il est important de chercher des moments visuels qui seront des points clés du reportage et construire une histoire. Chaque photo devrait apporter ou une information ou transmettre l’ambiance et les émotions.

Vous avez réalisé des sujets sur la France rurale : quelles sont les choses qui vous ont le plus marqué durant vos recherches ?

Il est assez difficile de répondre à cette question. La France est bien différente de la Russie et il y a donc plusieurs choses qui m’ont marqué. J’ai beaucoup apprécié la vie associative des petites communes, le fait que les gens s’organisent dans des associations pour pratiquer des activités qui leur plaisent ou créer des évènements. J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de monde qui s’investissait dans la diversité et l’amélioration de la vie commune. En Russie les gens sont plus passifs.

Quel matériel utilisez-vous ?

Pour mes premiers sujets sur la France j’ai travaillé avec le Nikon D90. A Norilsk j’ai résisté au froid avec le Nikon D700, il a d’ailleurs été plus résistant que moi. Maintenant je travaille avec le Nikon D800 et mon D700 me sert de deuxième boitier. Concernant les optiques j’utilise le 24-70mm f/2.8, le 50mm f/1.4 G et l’objectif Ai-S 135mm f/2.8.

Le site d’Elena : http://elena-chernyshova.com/

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