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Vincent Munier et Laurent Ballesta, deux des plus grands photographes naturalistes de leur génération, sont en Antarctique aux côtés du réalisateur oscarisé Luc Jacquet pour Wild-Touch Expeditions – Antarctica! afin de mesurer l’impact du bouleversement climatique sur les régions polaires et d’attirer l’attention du grand public. Leurs sublimes photographies du continent blanc vont constituer une exposition hors-normes, en direct pendant la COP21, projetée sur la Tour des Temps de la BnF I François-Mitterrand, ils nous présentent ce projet.

Laurent et Vincent, pouvez-vous nous présenter l’origine et le but du projet Antarctica ! qui vous réunit tous les deux avec Luc Jacquet ?

[Vincent] : Luc m’avait invité sur le tournage de son documentaire « Il était une forêt » au cœur de la jungle du Pérou en 2012. J’ai apprécié cette rencontre et le personnage qui, tout comme Jacques Perrin, est capable de montrer la beauté de la nature au cinéma, sur grand écran. C’est malheureusement trop rare.

Quant à Laurent, on se connaît depuis quelques années au travers des festivals auxquels nous participons. On a un respect réciproque sur nos démarches et notre travail photo. Luc a eu l’idée de nous rassembler.

[Laurent] : j’ai rencontré Luc à Paris, un peu par hasard, par un ami commun. Ce soir-là, j’étais embêté car je partais en expédition 2 semaines plus tard et le réalisateur qui devait m’accompagner venait juste de se désister. Je lui ai proposé de le remplacer, en plaisantant bien sûr. Le lendemain il m’a appelé pour me dire qu’il voulait venir ! Mon équipe devait s’occuper des images sous-marines, et lui des images terrestres puis de réaliser le film. En échange, mon équipe lui a juste fait passer ses diplômes élémentaires de plongée !

 Depuis, nous avons monté un projet de film sur le monde des coraux qui nous a amené à faire quelques voyages de repérage ensemble… Et puis il a eu cette idée de nous donner à Vincent et moi une carte blanche pour illustrer chacun à notre manière l’univers de « ses » empereurs, une façon très généreuse de fêter les 10 ans de « La Marche de l’Empereur ». Impossible de refuser une telle occasion, d’autant plus que j’avais vraiment à cœur de partager une aventure avec Vincent que je ne connaissais qu’au travers des festivals jusqu’alors. Pour éprouver des amitiés, il vaut mieux voyager que bavarder !

Tout le monde se souvient du film La marche de l’Empereur de Luc Jacquet, qui avait reçu l’Oscar du meilleur film documentaire il y a dix ans. Qu’est-ce qui a changé depuis pour cet animal attachant, véritable ambassadeur de l’Antarctique ?

[Vincent] : Cette espèce est sur le fil ! Elle vit dans des conditions extrêmes à tous niveaux et cumule des records d’endurance : un mâle d’Empereur est capable de jeuner 115 jours pendant la couvaison, de plonger à plus de 500 mètres pour pêcher sa nourriture, de résister aux vents catabatiques soufflants à plus de 200 km/h… Mais le changement climatique peut les faire disparaître.

Sur la péninsule antarctique, une colonie a totalement disparu. L’année dernière et il y a deux ans, pas loin de 90% des jeunes ont péri, ici à Dumont-d’Urville. Les scientifiques suivent de près leur situation. Cette année, 300 poussins sont équipés de balise et seront suivis pour mieux évaluer les risques qui menacent l’espèce.

Comment s’est passé votre voyage et le début de votre séjour à la base Dumont D’Urville ? Quels ont été les premiers temps forts de cette expédition ?

[Vincent] : Nous avons vécu une traversée de onze jours en bateau assez mémorable. Nous avons affronté des vents violents et des creux de 15 mètres dans les 40èmes rugissants et les 50èmes hurlants. Dès notre arrivée, nous avons fait face à de belles tempêtes au cœur de la colonie des Empereurs, suivie de la débâcle de la banquise, fractionnée par la tempête. Nous ne nous lassons pas de vivre au milieu de la colonie de manchots. C’est fascinant de pouvoir approcher si près de cet animal qui n’a pas peur de l’homme. C’est si rare… Si rare aussi de pouvoir photographier un endroit épargné par la chasse et l’exploitation des ressources…

[Laurent] : Je peux témoigner que Vincent n’a jamais eu le mal de mer de toute la traversée ! Et je dois dire qu’en dehors des plongeurs, il n’y avait pas beaucoup de monde présent à table aux heures de repas…

Comment avez-vous vécu à distance les événements tragiques qui ont secoué Paris ?

[Vincent] : Concernant les événements de Paris, nous avons été abasourdis par les nouvelles qui nous sont parvenues. Il nous était difficile d’imaginer ce genre de massacre là-bas, chez nous, depuis le continent « pour la paix et la science » où nous séjournons.

[Laurent] : Ici les plongées sont vraiment dures physiquement, abrutissantes même, mais elles nous offrent des décors et des créatures qui méritent l’effort. Tout cela a donc du sens. C’est tellement déconnecté et sans commune mesure avec l’absurdité, la souffrance et la cruauté des événements de Paris. Nous vivons ici à l’écart du monde, avec les informations mais sans les images, et c’est d’autant plus inimaginable. On continue de faire ce que l’on est venu faire mais avec, souvent, un drôle de sentiment, teinté de scrupules, d’incrédulité et de perplexité. La vie des manchots et des créatures de l’Antarctique est très dure dans ce milieu au climat extrême, mais ce n’est que douceur quand j’imagine le niveau de haine aujourd’hui dans notre monde soi-disant tempéré…

Dans le cadre de ce projet, quelle est votre quête photographique ?

[Vincent] : Ce projet est une occasion rare de passer du temps sur une base aussi lointaine et où les conditions de séjour sont très strictes. Cela nous offre la possibilité de mettre en avant la beauté fascinante de cette vie animale en milieu extrême. À quelques kilomètres de nous, on entre dans l’inlandsis de l’Antarctique, et là, plus de vie ! Que de la glace ! Un continent grand comme 26 fois la France, entièrement recouvert de glace. Je veux aussi découvrir ce paysage lunaire.

[Laurent] : Les profondeurs de l’Antarctique regorgent de créatures qui n’ont jamais été illustrées par un photographe ! Chaque plongée, aussi douloureuse soit-elle à cause du froid, nous permet de découvrir de nouveaux animaux dans des décors invraisemblables et beaucoup plus colorés qu’on l’imagine ! Sur Terre, seuls quelques oiseaux et une poignée de mammifères ont réussi à dompter ces lieux aux climats extrêmes ; sous l’eau ils sont des milliers ! Le contraste est incroyable, et je veux l’illustrer. Un désert de glace monochrome au-dessus de la surface, et un oasis de vie multicolore en dessous !

Pouvez-vous chacun choisir et commenter une image que vous avez réalisée depuis le début de cette expédition ?

[Vincent] : Une photo de la tempête sur les Empereurs. Dans les premiers jours, les vents catabatiques ont soulevé la neige. La tempête s’est installée. Quel courage ont ces oiseaux à braver des conditions si sèvères ! Que c’est bon de ce sentir si vulnérable face à la violence des éléments !

[Laurent] : C’est un pantopode jaune sur des cristaux de glace en formation. Les eaux continuent de geler en bord de continent, peut-être parce que la neige fond sur les ilots, puis ruisselle vers la mer, et gèle plus facilement que l’eau de mer. Des organismes sont pris au piège tandis que d‘autres déambulent au-dessus des cristaux en formation, juste sous la banquise. Tels des créatures de science-fiction, les pantopodes, sont des sortes d’araignées dont les pattes se réunissent autour d’un corps quasiment absent, tellement réduit qu’il n’y a pas la place pour loger les organes vitaux. Ceux-ci se retrouvent donc dans les pattes… Un cas unique dans tout le règne animal.

Quelles sont les contraintes techniques auxquelles vous devez faire face dans cette expédition ? Quelles précautions faut-il prendre pour travailler dans les conditions extrêmes de l’Antarctique, tant pour les hommes que pour le matériel ?

[Vincent] : Le règlement sur la base est strict pour éviter d’éventuels accidents, lesquels peuvent arriver très vite. Il n’y a pas d’ours banc comme en Arctique. Ici, le danger vient surtout des conditions climatiques et notamment des tempêtes violentes. A Dumont-d’Urville, les records de vents atteignent 300 km/h. Ces vents catabatiques viennent du pôle et remontent vers la côte, causant un blizzard qui peut empêcher de retrouver son chemin.

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Au bord de la banquise, le risque est lié à la débâcle qui suit la tempête, avec des morceaux de banquise entiers susceptibles de se détacher par plaques. On est en plein dedans actuellement. C’est la course contre la montre pour photographier les icebergs et les manchots sur la banquise.

Sur le plan matériel, c’est évidemment compliqué. Il y a le sel, le froid, les chocs. Pour éviter les problèmes liés aux chocs thermiques lorsqu’on passe d’un intérieur chauffé au froid de l’extérieur, je laisse mon matériel dehors. Ca évite les problèmes de condensation qui peuvent se traduire par une oxydation de l’électronique ou par de la buée, voire du givre sur les lentilles.

[Laurent] : c’est vraiment compliqué en logistique et en temps de préparation. Nous parvenons à faire des plongées très longues, sans doute les plus longues qui aient été faites dans des eaux polaires car nous avons fait développer des systèmes de chauffage électrique plutôt performants à l’intérieur de nos combinaisons étanches.

Mais ce relatif confort thermique se paye par une inertie, un manque de mobilité, un manque de dextérité, et un équilibre précaire, tout ce que n’aime pas un plongeur… Je passe sur la redondance du matériel nécessaire à notre sécurité quand on plonge dans de l’eau à – 1,8 degrés, à grande profondeur et sous un toit de glace, dans la pleine obscurité : toutes les difficultés de la plongée sont réunies ! Le matériel souffre beaucoup, les étanchéités ne marchent pas très bien à cause du froid et il faut sans cesse tout vérifier.

Mais les découvertes quotidiennes nous récompensent à la hauteur de nos efforts. Pourvu que ça dure !…

Quels conseils donneriez-vous aux photographes qui souhaitent se lancer,  tant pour la photographie terrestre que sous-marine ?

[Vincent] : Je pense qu’il faut vivre la photo comme une passion avant de vouloir en faire un métier. L’essentiel est de prendre du plaisir. Evidemment, il vaut mieux avoir une bonne connaissance des animaux qu’on photographie car on ne peut pas compter uniquement sur le hasard. Il faut de la volonté, de la patience et beaucoup de persévérance.

Il faut aussi respecter les sujets et la nature en général. Ne pas avoir une présence trop intrusive et dérangeante pour les animaux. D’un point de vue plus artistique, il faut s’inspirer de ce que font d’autres photographes mais savoir trouver son propre chemin. Parfois, il suffit pour cela de s’inspirer d’autres disciplines…

[Laurent] : Pour la photo sous-marine, le prérequis est évidemment de savoir plonger. Cela s’apprend dès le plus jeune âge, car même si c’est une activité qui est facile et accessible à tous, on n’a jamais fini de s’améliorer. Je pense qu’il faut être absolument affranchi des contraintes techniques si l’on veut faire des observations originales.

Il y a peu de lumière sous l’eau, et il faut faire avec ; c’est en apprenant comment tirer parti de ces conditions difficiles qu’on arrive à faire de plus belles images. Les flashs ne sont là que pour relever les couleurs, et non pas pour inonder le milieu de lumière. On ne peut jamais rester très longtemps sous l’eau, ce qui limite les possibilités d’observation de la vie sauvage ; il faut donc être très concentré. Il faut observer et illustrer, en faisant attention à ne pas se laisser aller à la contemplation. Pas simple quand il s’agit d’une passion !

Comment peut-on suivre le projet Antarctica ? 

Durant la COP21, ils vont nous faire parvenir quotidiennement leurs plus belles photographies, témoins directs de la beauté et de la fragilité de l’Antarctique, pour une exposition gigantesque sur la Tour des Temps de la Bibliothèque nationale de France, au lever et à la tombée de chaque jour, en partenariat avec Wild-Touch et ZEST (start-up du Groupe Brunet, développant le premier bâtiment au monde 100% autonome et adaptable).

Projet réalisé avec le soutien de Wild Touch, Paulsen et Blancpain.

Vincent Munier

incent Munier, né le 14 avril 1976 à Épinal, est un photographe animalier français. Il est spécialisé dans les photographies dans des conditions hivernales. Son livre Blanc nature l'a fait connaître auprès du grand public.

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