Dans l’interview qu’elle nous a accordée à l’occasion de la sortie du livre L’Opéra du monde et de de l’exposition qui lui est consacrée jusqu’au 5 juin à la Maison Européenne de la Photographie, la photographe Christine Spengler raconte son parcours et nous donne les clés d’une œuvre aussi admirable que complexe, qui fait le grand écart entre la photographie de guerre en noir et blanc et des photocompositions surréalistes aux couleurs exubérantes.

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C’est à l’âge de 23 ans que Christine Spengler prend pour la première fois un appareil photo dans ses mains. C’est le Nikon F de son frère Eric, avec qui elle a entrepris un long voyage au Tchad. Ce voyage, c’était un rêve d’enfant – celui d’aller rendre visite au mystérieux et fascinant sultan de Seguidim – mais aussi un moyen de fuir le deuil après la perte de leur père.

Ce sera surtout un tournant. Lors de ce voyage aux multiples rebondissements au cours duquel, soupçonnée par les légionnaires français d’être une espionne, elle passe vingt-trois jours derrière des barreaux à Fort Lamy avec son frère, elle prend la photo de deux combattants Toubou partant au front main dans la main, leurs kalachnikovs en bandoulière. C’est le déclic. Christine réalise que sa place est derrière un appareil photo, que c’est ainsi qu’elle peut s’accomplir en se mettant au service d’une cause juste : la défense des opprimés.

Sa carrière de reporter de guerre à peine lancée, le deuil la frappe à nouveau. En reportage au Vietnam en 1973, elle reçoit un télégramme lui apprenant la disparition tragique de son frère adoré. Sa vie bascule dans les ténèbres. Elle perd le sens de la couleur, se coupe les cheveux à la Jeanne d’Arc et s’habille tout en noir. Désormais son but n’est plus uniquement de témoigner. Elle couvre tous les conflits qui embrasent le monde la mort dans l’âme et n’espère qu’une chose : rejoindre son frère Eric. Avec son 28 mm fétiche, elle travaille au plus près du danger, mais la mort ne voudra pas d’elle.

En 1983, cela fait dix ans qu’Eric est mort. Christine Spengler trouve enfin le courage de franchir le portail du cimetière où il est enterré et découvre le tombeau familial abandonné. Immédiatement, le souvenir des femmes iraniennes qui fleurissaient les portraits de leurs défunts dans le cimetière des martyrs de la ville de Qom lui donne l’idée de composer des ex-votos pour ses chers disparus, qui aboliront la barrière entre la vie et la mort et la réconcilieront avec ses fantômes.

En 1988, elle rencontre son futur compagnon Philippe, dont elle tombe amoureux autant que de sa ressemblance avec son frère Eric. C’est lui qui la ramènera définitivement à la vie, en lui suggérant notamment de se lancer dans la photo d’art en couleur plutôt que la photo de guerre en noir et blanc.

Elle place tout d’abord ses images de guerre au cœur de ses photocompositions pour exorciser les visions d’horreur que la pudeur de ses cadrages ne reflète qu’en partie. Plus tard viendront ses idoles auxquelles elle aime rendre hommage – parmi lesquelles un Christian Lacroix, parfaitement dans le ton de compositions baroques et exubérantes.

D’autres tableaux plus personnels et abstraits s’ajoutent encore. Ils ne peuvent faire oublier que Christine porte les gènes d’une artiste surréaliste : sa mère Huguette Spengler. Christine a longtemps tenue sa mère pour responsable de la mort d’Eric, mais le temps ayant estompé le ressentiment, elle assume pleinement cette inspiration filiale qui contribue à la réconcilier avec le passé.

Cette paix intérieure retrouvée se manifeste dans les derniers tableaux photographiques de Christine Spengler par une lumière éclatante, comme dans cette composition sur fond de galets blancs et dorés qui fait dire à Christine Spengler – enfin réconciliée avec la vie – qu’elle a traversé les miroirs…

Christine Spengler, L’Opéra du monde

Exposition à la Maison Européenne de la photographie jusqu’au 5 juin 2016 (www.mep-fr.org)
Livre aux éditions du Cherche Midi, 168 pages, 220×290 mm, 35 €.

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